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La démocratie-monde ou comment promouvoir l’Europe dans le monde

Pascal Lamy : un commissaire « alternational »

par Henri

Attention, danger ! Ceci est un piège ! Le dernier ouvrage de Pascal Lamy, commissaire européen au Commerce et membre éminent du parti socialiste français, a pour but de rendre les thèses altermondialistes plus confuses.

Lui aussi se plaint des effets pervers de la mondialisation. Lui aussi plaide pour une nouvelle gouvernance mondiale. Lui aussi veut une régulation pour empêcher la misère d’augmenter, la planète de se dégrader, les guerres de se développer..., du moins c’est ce qu’il affirme.

Pourtant, malgré son nom, ce n’est pas un ami. C’est un partisan acharné de la construction européenne telle qu’elle se construit aujourd’hui et telle qu’elle a pris son essor il y a une cinquantaine d’années. La régulation qu’il propose, c’est celle de l’Union européenne. Il charge cette dernière - et les instances qui lui sont rattachées, à commencer par la Commission - de se promouvoir comme exemple et comme leader idéologique du monde.

Ce n’est pas le projet qu’Attac défend. C’est le contraire. Nous voulons une Europe des peuples et non des élites, comme celle de Pascal Lamy.


La démocratie-monde ou comment promouvoir l’Europe dans le monde

Pascal Lamy : un commissaire « alternational »

Il n’est plus possible de penser les problèmes économiques, sociaux, environnementaux et d’essayer d’y trouver des solutions qu’en des termes mondiaux. « Le constat paraît donc simple : la globalisation des enjeux, pour le meilleur et pour le pire, rend chaque jour plus nécessaire l’organisation d’un pouvoir politique mondial à la fois légitime et efficace, c’est-à-dire démocratique » .

« Faire le constat d’attentes de gouvernement nouvelles et en tirer les conséquences - la nécessité de construire un pouvoir qui se déploie à l’échelle mondiale - relève donc d’un choix politique. C’est le choix que je fais. Si l’humanité ne prend pas conscience du fait qu’il n’y a pas de salut hors la prise en charge transnationale de problèmes qui se moquent de nos frontières, elle se condamne à long terme. Et, à moyen terme, elle sera confrontée à la multiplication des conflits, des inégalités et des solutions sécuritaires et « impériales » qui conduisent à intervenir par la force, dans une course sans fin, sur tous les foyers jugés susceptibles de venir perturber l’ordre intérieur de l’Etat » (1).

Non, ceci n’est pas tiré du dernier livre d’Ignacio Ramonet, le rédacteur en chef du Monde diplomatique, ou de Bernard Cassen, l’ancien président d’Attac France. Ces extraits sont sortis du dernier ouvrage de Pascal Lamy, commissaire européen au Commerce, mais également membre influent du parti socialiste français.

Pourtant, à ce stade, on pourrait dire : « cherchez l’erreur ! », tant les propos de Pascal Lamy sont proches de ce qu’on peut entendre dans le mouvement altermondialiste. Et ce n’est pas un hasard !

Lamy veut entretenir la confusion qu’une régulation de l’économie de « marché » est nécessaire et que l’Union européenne est la meilleure institution qui peut l’impulser. Donc il faut adhérer à fond dans ce projet.

Et vive l’alternational !

Pour mieux fonder son argumentation, le commissaire européen invente un terme : celui d’ « alternational ». On remarquera la proximité de ce concept et ceux d’altermondialisation et d’alternatif. C’est bien l’impression que Lamy veut laisser.

Comment définit-il l’ « alternationalisation » ?

Par rapport à trois notions : la gouvernance mondiale, l’internationalisation et l’Etat-nation. Comme il l’est indiqué ci-dessus, une gouvernance au niveau planétaire est indispensable vu les problèmes soulevés par le capitalisme « de marché » : pauvreté, inégalités, dangers écologiques, conflits de tout type, etc. Mais qui peut la diriger ? Un Etat seul, comme la Maison Blanche essaie de l’imposer ? « cette logique n’aura qu’un temps » , répond Lamy (2). Les institutions internationales comme l’ONU, le FMI, la Banque mondiale, l’OMC ? « elles souffrent de profondes carences » , elles manquent « de coordination et de cohérence » , affirme le commissaire (3). « Soit les institutions se contentent d’exercer le ministère de la parole et se décrédibilisent par leur impuissance, soit elles décident et agissent en ordre dispersé, au risque d’être attaquées pour défaut de légitimité » (4).

Restent les accords que l’on peut conclure entre gouvernements. Car, explique le membre du parti socialiste français : « Dans les relations internationales d’aujourd’hui et dans les institutions qui les structurent, la légitimité du pouvoir se joue à la seule échelle de l’Etat » (5).

Mais il faut également assurer une légitimité et une efficacité des édifices qui dépassent le cadre des Etats-nations. D’où l’idée « alternationale » : « donner aux Etats, grâce à des formes et des procédures institutionnelles renouvelées, des mécanismes de pouvoir efficaces et des objectifs communs bien identifiés, les moyens de construire une scène politique mondiale démocratique » (6).

Il conclut : « Il est donc urgent de réfléchir aux modalités de construction d’un pouvoir démocratique mondial. Si les formes de la démocratie représentative nationale sont désormais un piège, il nous faut aujourd’hui penser une démocratie alternationale. Sans modèle ? Sans expérience ? Pas tout à fait. Car, depuis cinquante ans, dans un coin de la planète, se déroule un processus dont les fondateurs avaient mesuré la possible portée pour le monde : la construction européenne » (7).

On voit où Pascal Lamy veut arriver : il faut une régulation planétaire et qui peut le mieux impulser cette forme de gouvernance ? l’Union européenne, à la fois parce que c’est un exemple (à suivre par les autres pays et blocs de pays) et parce que l’Europe dispose des atouts pour diriger cette réorientation internationale.

Le modèle européen ?

C’est là que le délire prend forme. Le commissaire ne se tient plus pour vanter tant et plus la construction européenne. Il affirme notamment : « Dès les origines fut réuni ce qui, aujourd’hui encore, manque si souvent dans le monde : les instruments de l’efficacité et les procédures de la démocratie » (8). Il suffit de lire un peu sur les institutions européennes pour savoir que la démocratie n’a jamais été le projet numéro un des instances. L’Europe a été un projet des élites, défendues et impulsées par celles-ci. Dire alors que les procédures ont été démocratiques...

De même, l’Europe a été favorisée par les Etats-Unis, qui se trouvaient au sortir de la Deuxième Guerre mondiale comme force occupante d’une partie non négligeable du territoire européen. A ce propos, Serge Halimi, journaliste au Monde diplomatique, écrit : au sortir de la guerre, « l’idée européenne ne dispose de presque aucune base populaire et ne concerne qu’une fraction des élites. Dopée par les milliards de dollars du plan Marshall, elle est, assez largement, un produit d’exportation américaine. Car cet argent, on l’oublie souvent, va contraindre les différents Etats du continent à élaborer en commun un « programme européen » (9).

Mais Pascal Lamy va plus loin, louangeant la Commission. Car c’est à elle qu’il « incombe de garantir le projet européen et sa dynamique, d’entendre les uns et les autres, de donner une perspective aux attentes exprimées, et de les concrétiser dans des propositions au service de tous » . « Bref » , ajoute-t-il, « de construire l’intérêt général européen. Cela fait d’elle un catalyseur de confiance, indispensable pour faire avancer la construction européenne » (10). La Commission, garante de l’intérêt général européen. Décidément on aura tout lu !

La Commission, organe rappelons-le non élu et ne devant rendre des comptes au parlement européen que collégialement (c’est-à-dire pas individuellement), dispose d’un pouvoir discrétionnaire extrêmement important dans la construction européenne, encore confirmé, voire renforcé, par le projet de Constitution. Elle est le seul organe institutionnel qui détient le droit d’initiative législative. En même temps, c’est elle qui veille à l’application des règles, notamment dans ce domaine essentiel pour l’Europe qu’est le marché intérieur. De ce fait, elle est d’ailleurs juge et partie : définissant les principes de libre concurrence et les faisant appliquer au cas par cas.

Mais cela n’ébranle pas notre commissaire. Au contraire, il reste sur son petit nuage aux vingt-cinq étoiles : « L’Europe ne s’est pas construite en réaction à des barbares. Elle s’est construite en pleine guerre froide, mais son appartenance au bloc occidental ne s’est pas pensée comme un projet de confrontation avec le bloc communiste. Elle n’a pas eu besoin d’ériger une altérité pour mieux se saisir » (11). Pourtant, l’Union européenne s’est édifiée lors de la guerre froide, c’est-à-dire en opposition à l’URSS et au camp socialiste (ou communiste pour exprimer clairement la différence avec le « socialisme », qui a tout du capitalisme, de Pascal Lamy). Pourtant, l’idée européenne est définie aujourd’hui pour permettre aux élites européennes, la classe dominante sur le continent, de garder son contrôle et son indépendance par rapport aux autres puissances, Etats-Unis en tête.

Mais le but de Pascal Lamy est de vendre le projet européen par tous les moyens, même ceux de l’illusion : « Le détour par l’Europe s’impose : la construction européenne est, sur la planète, la forme la plus avancée d’invention d’un système de gouvernement démocratique alternational et non hégémonique » (12). « Elle est à ce jour la tentative la plus aboutie de dépassement de la démocratie nationale » (13). Sans blague !

Le projet européen, nous avons essayé de le montrer dans ce journal, n’a rien de démocratique, ni de social, ni de pacifique. C’est justement une ambition hégémonique de la classe dominante du continent, certes pas toujours unifiée, pour reprendre les rênes du pouvoir mondial. Si l’on veut une Europe démocratique, sociale et pacifique, il faut une tout autre construction, basée non plus sur les élites, mais sur les peuples.

Quelle régulation propose-t-on ?

Ce livre nous amène à une seconde réflexion. Si un commissaire européen peut coller d’aussi près les propos tenus par certains dans le mouvement altermondialiste pour avancer sans retenue le projet européen, il faudrait se demander pourquoi. N’est-ce pas que la question à la fois de l’urgence de la situation dramatique du monde, par exemple soulignée à juste titre par Susan George, nécessitant une intervention politique internationale, et de la régulation indispensable à cet égard n’a pas, présentée de cette façon, tendance à justifier une telle approche ? Le monde va mal. L’économie de « marché » crée des difficultés insurmontables : la pauvreté et les inégalités sociales grandissantes, la destruction des écosystèmes, des conflits de plus en plus fréquents et meurtriers... Contre cela, il faut agir au niveau planétaire et imposer le « politique » sur l’ « économique ». N’est-ce pas une argumentation que l’on retrouve souvent dans les écrits de Riccardo Petrella, Susan George, Ignacio Ramonet, Bernard Cassen ou René Passet (pour ne citer que ceux-là) ? Non sans fondement.

Mais, sur cette base, Pascal Lamy peut répondre et dire qu’une alternative existe et qu’elle porte un nom : la construction européenne.

Pour éviter ce genre de réponse, ne faudrait-il pas insister sur d’autres aspects de cette « régulation » ? A commencer par le fait que la gouvernance désirée n’est pas celle des élites, qui comprendraient subitement dans quels affres la planète se trouve, celle des « élites éclairées » selon l’expression de Petrella (14).

Ce que nous voulons, c’est une construction démocratique populaire, où ce sont les gens, les citoyens, salariés, chômeurs, pensionnés, jeunes ou « vieux », hommes ou femmes, qui se prennent directement en main et qui bâtissent ensemble leur avenir. Et toute démocratie soi-disant « représentative » comme l’est l’Union européenne (selon les propres termes utilisés dans la Constitution - article I-45) ne fait qu’assurer la représentation, même parfois physique, des élites, de la classe dominante.

Quelle proposition un commissaire comme Pascal Lamy avance-t-il pour réduire ce manque de participation politique populaire et d’influence sur le destin des Etats ? Aucune. Au contraire, il écrit qu’insister sur le déficit démocratique de l’Europe ou affirmer que le projet européen se fait contre les opinions publiques sont des fausses pistes (15). C’est cela qu’il faut contester. Entre autres choses...

Henri Houben

(1) Pascal Lamy, La démocratie-monde. Pour une autre gouvernance globale, éditions Seuil, Paris, p.20-21. (2) Pascal Lamy, op. cit., p.10. (3) Pascal Lamy, op. cit., p.22. (4) Pascal Lamy, op. cit., p.24. (5) Pascal Lamy, op. cit., p.30. (6) Pascal Lamy, op. cit., p.32-33. (7) Pascal Lamy, op. cit., p.33. (8) Pascal Lamy, op. cit., p.37. (9) Serge Halimi, Le grand bond en arrière. Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde, éditions Fayard, Paris, 2004, p.292. (10) Pascal Lamy, op. cit., p.40. (11) Pascal Lamy, op. cit., p.48. (12) Pascal Lamy, op. cit., p.15. (13) Pascal Lamy, op. cit., p.59. (14) Groupe de Lisbonne (sous la direction de Riccardo Petrella), Limites à la compétitivité. Pour un nouveau contrat mondial, éditions Labor, Bruxelles, 1995, p.194. (15) Pascal Lamy, op. cit., p.42 et 45.


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