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Que faire face à une restructuration ? La position de la Commission européenne

L’usine de Forest, victime de l’Europe de la compétitivité

par Henri

Que peut faire la Commission européenne pour les ouvriers de VW ? Voilà bien une question cruciale. D’autant que certains, comme le commissaire Louis Michel ou le Premier ministre Guy Verhofstadt, en appellent à « plus d’Europe ».

Mais voilà, quelle Europe ?

Articles publiés dans Angles d’Attac, n°79, décembre 2006.


L’objectif stratégique de l’Union, rappelé à maintes reprises depuis le sommet de Lisbonne en mars 2000, est de devenir l’économie de la connaissance la plus dynamique et la plus compétitive du monde pour 2010. Même s’il y a peu de chances que les dirigeants européens y parviennent, cela demeure l’axe central de leur politique. Le président de la Commission, José Manuel Barroso, est responsable pour la stratégie de Lisbonne dans son ensemble. Le vice-président en charge de l’Entreprise et de l’Industrie, Günter Verheugen, a dans ses attributions, celle de la compétitivité.

C’est à ce titre d’ailleurs qu’il est intervenu au parlement européen, le 4 juillet 2006. Le débat portait sur les restructurations dans l’industrie, avec comme exemple clé de l’époque, la fermeture de l’usine d’Azambuja au Portugal par General Motors. Quelle similitude avec la situation actuelle de Volkswagen Forest !

Il est fortement intéressant de reprendre les arguments utilisés à cette occasion par Günter Verheugen, car il montre la philosophie générale des autorités européennes, en ce compris les gouvernements des Etats membres.

D’abord, Günter Verheugen se met dans la peau d’un travailleur touché par une restructuration : « Des bénéfices records d’un côté, la fermeture et la délocalisation d’entreprises de l’autre. Quand viendra mon tour ? Quand mon emploi sera-t-il touché ? Beaucoup de gens dans l’Union se posent aujourd’hui ces angoissantes questions »  [1]. Bien vu ! C’est effectivement le cas.

Mais quelle réponse donne le vice-président de la Commission ? Il faut tout faire pour la compétitivité : « Le mot d’ordre de la société européenne du XXIème siècle, qui ouvre de nouvelles perspectives de vie aux hommes, c’est la compétitivité » . Il ajoute : « Nous devons affronter la concurrence mondiale et en prendre les commandes – pour être en tête, trouver les meilleures solutions, la meilleure technologie, la norme la plus élevée, dans tous les domaines » . Et il prévient : « nous sommes dans une nouvelle phase de la concurrence et la restructuration va encore s’accélérer » .

A celles et ceux qui estiment qu’on vit dans un monde de fous qui s’emballe et devient tragiquement fragile, instable, dangereux et inhumain, Günter Verheugen annonce : « eh, bien ! cela va encore aller plus vite ! » Les salariés n’ont qu’à bien se tenir.

D’autant que sa deuxième conclusion est que la compétitivité signifie tout faire pour les entreprises, c’est-à-dire pour ses dirigeants et ses actionnaires. Il ne laisse aucun doute à ce sujet : « Une politique pour la croissance et l’emploi ne peut être qu’une politique favorable aux entreprises. (…) Nous pouvons cependant faire quelque chose – mener une politique, qui crée les conditions cadres, permet aux entreprises d’exercer leur mission – à savoir croître, investir et créer des emplois. Voilà ce que signifie une politique favorable aux entreprises » . De fait, on l’a bien vu avec Volkswagen à Forest : les pouvoirs publics ont mis des moyens à disposition de la multinationale, notamment des diminutions de charges sociales (pour 4,5 millions d’euros en 2006, paraît-il), des aménagements de terrain pour construire l’Automotive Park et installer ainsi les sous-traitants à proximité de l’usine, sans compter les avantages obtenus grâce au centre de coordination. Celui-ci a engrangé, depuis 1990, des bénéfices entre 75 et 140 millions d’euros et la taxation est restée aux environs de 100.000 euros (soit moins d’un pour-cent). Autrement dit, l’Etat belge a fourni un cadeau de 25 à 50 millions d’euros par an. Et résultat : l’usine ferme finalement.

Parce que Günter Verheugen feint d’ignorer qu’en réalité une politique favorable aux entreprises rapporte en premier lieu aux actionnaires et aux dirigeants de la firme et non à l’emploi ou aux salariés. Le centre de coordination a, ainsi, pu rapatrier 604 millions d’euros à la maison mère en Allemagne depuis 1999.

Pourtant, le vice-président de la Commission n’en démord pas. Il poursuit son apologie de la concurrence et de son soutien inconditionnel au patronat : « Nous aurons encore besoin dans l’avenir d’une industrie forte en Europe, avec des entreprises leaders dans le monde – nous avons besoin non pas de champions d’Europe mais de leaders du marché mondial, car il s’agit du championnat du monde. Aucun Etat ne peut remplir cette mission, c’est aux entreprises elles-mêmes qu’elle incombe. Nous pouvons cependant les épauler » . Vous lisez bien, il ne s’agit nullement de la position du porte-parole de l’UNICE, la confédération patronale européenne, mais d’un représentant des soi-disant pouvoirs publics européens. Quoique… Comme, par le passé, nombre de commissaires sont devenus hauts dirigeants ou administrateurs de multinationales (Etienne Davignon, Karel Van Miert, sir Leon Brittan, Frits Bolkestein…), Günter Verheugen prépare sans doute sa reconversion dans le privé. Néanmoins, en tant que responsable politique, ses propos sont inacceptables, mais révèlent bien l’attitude fondamentale des autorités européennes actuelles.

En conséquence, il faut donc ralentir les exigences en matière sociale et environnementale, car cela va mettre en péril la position concurrentielle de l’industrie. Le vice-président de la Commission insiste pour « ne pas passer en force dans le dossier des normes d’émission de gaz d’échappement » .

Mais le plus intéressant est encore à venir. Car, rappelons-le, la discussion est née de la fermeture de l’usine d’Azambuja par GM. Aussi Günter Verheugen y revient. Comme pour le site de VW Forest, il affirme : « D’après mes informations, l’établissement d’Azambuja n’a en l’occurrence rien à se reprocher » . Comme ailleurs, quand la direction a demandé d’être plus productif, les travailleurs l’ont fait. Mais les considérations patronales ne sont nullement humaines, mais financières et l’usine n’intéresse plus la multinationale américaine. Donc elle passe à la trappe et, avec elle, tous les salariés qui n’ont rien à se reprocher.

Que propose alors « notre » commissaire ? « Les décisions de fermeture ou de délocalisation des entreprises des entreprises leur appartiennent et aucun Etat, ni l’Union européenne ne peut ni ne doit intervenir dans l’affaire – même dans le cas d’Azambuja » . Et voilà ! La propriété privée est sacrée. C’est la décision des dirigeants de GM et il n’y a rien à faire.

On pourrait croire que Günter Verheugen est un « affreux » libéral comme Frits Bolkestein. Il n’en est rien. C’est un social-démocrate allemand, dans la lignée de ceux qui sévissent ou ont sévi à la Commission comme Pascal Lamy et Karel Van Miert.

Et cela a de l’influence. Rappelez-vous les premières positions du gouvernement belge à l’annonce des 4.000 postes supprimés à Forest : « on va tout faire pour qu’il y ait un bon plan social ». Faire revenir la direction de la multinationale sur sa décision, il n’en est pas question.

Les deux commissaires européens, celui de l’Emploi et celle de la Politique Régionale, en « soutien » avec les travailleurs de VW, écrivent même : « La Commission n’a eu de cesse de rappeler ces derniers mois combien il est important de soutenir les travailleurs en phase de transition, en les aidant par des politiques actives du marché du travail, à trouver un autre emploi et à rester sans emploi le moins longtemps possible »  [2]. Phase de transition, trouver un autre emploi, sortir du chômage le plus rapidement, c’est bien l’enterrement programmé de l’usine de Forest.

Même attitude lorsqu’en avril dernier, Peugeot décide de fermer l’usine de Ryton, près de Coventry, et de laisser sur le carreau 2.300 emplois (6.000 au total, avec les sous-traitants). Le syndicat pense pouvoir compter sur l’appui des autorités britanniques. Quelle erreur ! Le gouvernement de Tony Blair se met en branle, mais pas pour sauver l’usine et les emplois, pour aider à reclasser les gens. Et, ainsi, faire concurrence aux nombreux demandeurs d’emploi qui ne trouvent pas de boulot !

Henri Houben

Notes

[1Günter Verheugen, « La compétitivité – la réponse à la restructuration et la concurrence », Débat au parlement européen sur la restructuration de l’industrie de l’Union européenne, Bruxelles, 4 juillet 2006. Les citations suivantes viennent de ce texte, sauf indications contraires.

[2« Déclaration des commissaires Vladimir Spidla et Danuta Hübner sur les licenciements collectifs chez VW Forest », Bruxelles, 21 novembre 2006.


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