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Cinéma d’Attac

"Red Road" d’Andrea ARNOLD

jeudi 18 octobre à l’Arenberg

En Grande-Bretagne, chaque individu est filmé à son insu jusqu’à 300 fois par jour…


Le jeudi 18 octobre à 21 heures 30 à l’Arenberg (26 Galerie de la Reine), le cinéma d’Attac présente :

RED ROAD d’Andrea ARNOLD

Prix du Jury au Festival de Cannes 2006, British Independent Film Awards 2006

Un film (justement) alarmiste sur une menace qui se précise aussi chez nous : la vidéosurveillance de tous les citoyens



Dès 20 heures 30, LE DÉBAT : Tous filmés, écoutés, espionnés, suspectés… : est-ce la société que nous voulons ?

Avec notamment Christophe MARCHAND (membre du Syndicat des Avocats pour la Démocratie) et Julien PIERET (Président de la Commission « Justice » de la Ligue des droits de l’Homme).

Durée du film : 113 minutes
Prix d’entrée : 6,6 euros y compris pour le débat (sauf les Article 27)


GLASGOW SOUS LA TYRANNIE DE LA TÉLÉSURVEILLANCE…

Il y a un mois, la Commission britannique pour l’information publiait un Rapport ravageur, démontrant que la Grande-Bretagne est en passe de devenir la première « société sous surveillance » au monde. Au total (dans les rues, sur les routes, dans les transports en commun et les centres commerciaux) 4,2 millions de caméras épient quotidiennement les faits et gestes des citoyens –un Londonien pouvant être filmé jusqu’à trois cents fois par jour... La cinéaste Andrea Arnold s’est emparé de cette forme de despotisme moderne sur un mode oblique, filmant un quartier de Glasgow, Red Road, ainsi soumis à la tyranniede la vidéosurveillance… Autant le dire d’emblée : Red Road appartient à cette catégorie de films silencieux, humbles, dérangeants –où les détails, les silences, les maladresses sont infiniment plus évocateurs que maints discours explicatifs.

THRILLER URBAIN. Comme le cœur de l’intrigue repose sur la découverte fortuite d’un homme via des caméras filmant 24 heures sur 24 tout l’espace public, une grande partie du film nous est donc proposée par écrans interposés : au fur et à mesure, Jackie (l’héroïne) devient obsédée par cet ex-prisonnier et va suivre l’ensemble de ses mouvements. Véritable thriller urbain, le suspense naît d’une relation inconfortable entre ces deux personnages mystérieusement liés : la jeune femme qui travaille pour une société de vidéosurveillance et un homme qu’elle n’aurait pas voulu reconnaître. Jacky (admirablement interprétée par Kate Dickie, une véritable révélation) est une sorte d’agent de sécurité vissée sur une chaise, et c’est là toute son existence,professionnelle et personnelle : scruter des images faisant défiler, à l’infini, la vie des autres ; regarder de loin un monde dont elle s’est retirée. Pourquoi ? C’est le mystère de cette jeune femme au beau regard triste, murée dans une solitude laissant affleurer quelques indices d’un drame passé, jamais dépassé. Pourra-t-elle sortir de sa prison protectrice et mortifère, rejoindre la vie vraie, ne plus être seulement spectatrice ? L’Anglaise Andrea Arnold a donné à l’héroïne de son premier film une existence à la fois cérébrale et bouillonnante d’émotions. Elle la fait passer du contrôle, au fond illusoire, auquel elle s’accroche devant son mur d’écrans, à une perte de pouvoir dangereuse et bien réelle : elle entre dans la vie d’un homme qui vient de sortir deprison et qu’elle reconnaît comme le coupable de son malheur... Cinéaste formée à l’école du documentaire, Arnold entretient le suspence sur la nature du traumatisme qui pousse le personnage principal à suivre de façon obsessionnelle les faits et gestes de cet ex-délinquant et à s’immiscer dans sa vie misérable. C’est d’ailleurs d’une manière hitchcockienne que progresse cette traque par caméras interposées, sous-tendue par des thèmes repérables dans Vertigo ou Psychose (le désir de vengeance, la fascination du danger ou la frustration sexuelle à vif). En fait, le film trouble d’abord par sa beauté plastique absolument fulgurante, qui en garde un aspect rêche, râpeux mais paradoxalement séduisant. La banlieuede Glasgow n’aura sans doute jamais été aussi belle, toute en néons rouges et en sépia saturé de réverbères. Les papiers peints se décollent tendrement, une camionnette bleue glisse en silence sur un écran de contrôle, un couple fait l’amour dans l’ombre sale et dorée d’un terrain vague. Andrea Arnold et le chef opérateur Robbie Ryan donnent un éclat triste à ce monde quotidien où une femme de ménage saigne du nez, où un homme vit les derniers moments de son chien malade. Un monde fait d’ombres fatiguées, de petites annonces et de « petits bonheurs ». Le sordide y devient presque drôle. Car l’une des grandes forces de la réalisatrice est de ne jamais mépriser ces gens qui marchent dans les rues ici ou ailleurs mais de les saisir strictement, avec empathie. Si Arnold affronte la dure réalité anglaise sans fioritures (photographiant unpays de pauvreté dramatique et acerbe), il n’y a pour autant dans son propos ni misérabilisme ni dramaturgie –seulement un parti pris naturaliste qu’elle transcende, flirtant parfois avec le fantastique tels les cris des renards au lointain.

DIAMANT. Red Road est un diamant noir sulfureux, un travail intelligent qui mélange oeuvre documentaire et traitement singulier de l’image. Sans l’usage d’effets spéciaux, la cinéaste nous offre une oeuvre atypique qui regorge de trouvailles, un film hors normes qui sans aucun doute marquera les amateurs de cinéma d’anticipation (tant on restesidérés en découvrant l’éventail technologique et la capacités de la Close Circuit TeleVision à suivre nos moindres gestes, partout et tout le temps). Sans crier gare, Red Road est en réalité une œuvre d’utilité publique, nous mettant en garde contre cette surenchère en matière de sécurité. Seul premier film en compétition lors du Festival de Cannes 2006, Red Road y a provoqué un tonnerre d’applaudissements en fin de projection officielle. Et une ovation méritée.

Jean FLINKER


Imaginez Loft Story, mais en vrai, à l’échelle de tout un pays. De votre porte jusqu’à la bouche du métro, à tous les coins de rues, les abribus, les supermarchés, les ascenseurs, jusqu’à l’intérieur de votre bureau, au café ou encore chez votre voisin…, on vous observe, on vous épie.
Surtout si vous êtes un homme seul, une jolie femme ou un individu de couleur. Il ne s’agit ni d’un épisode du Prisonnier, ni d’un nouveau reality show, mais de la vie ordinaire et quotidienne de tout citoyen britannique et du simple touriste en visite.
Au pays de l’Habeas Corpus et de George Orwell, chaque habitant est en moyenne filmé entre huit et trois cents fois par jour, selon qu’il habite une bourgade ou un centre-ville.
Le Royaume-Uni est, en effet, la nation la plus quadrillée en matière de vidéosurveillance. Il y aurait plus de 3 millions de caméras rien que dans l’espace public, dont 6.000 dans le métro et les bus londoniens. Avec ses « CCTV » (télévisions en circuit fermé), le pays exploite 10% des caméras de vidéosurveillance installées dans le monde. Le nombre d’installations a d’ailleurs connu une ascension vertigineuse : un million en 1999, trois millions en 2003 et 25 millions d’ici fin 2007, soit une caméra pour deux adultes –selon les industriels du secteur.
PAS DE DÉBAT. Aucune réglementation ou débat public n’ont accompagné ce raz de marée qui a débuté il y a une petite dizaine d’années à peine. Tout propriétaire est libre d’installer caméras et gadgets de surveillance aux alentours de sa maison, à la frontière entre espace privé et public.
« Pas besoin d’autorisation ni de permis. L’internaute britannique peut même trouver une caméra pivotante avec zoom intégré, reliée à un moniteur central, pour 150 euros », affirme le quotidien The Guardian dans une nième enquête sur le sujet.
BIG BUSINESS. « Il n’existe ni chiffres officiels ni régulation publique. Nous savons seulement que la progression du nombre de CCTV dans ce pays est exponentielle et qu’il faut trouver un moyen d’ordonner leur utilisation ainsi que le stockage des données concernant les personnes privée », explique le porte-parole de Liberty, une organisation de défense des libertés civiles. Une approche très, trop mesurée. Il faut dire que CCTV rime avec big business. La surveillance filmée en circuit fermé représente un chiffre d’affaires de plus d’un milliard et demi d’euros par an. Les sociétés privées font payer cher ce genre de services aux municipalités soucieuses de redorer leur blason auprès de la population locale, notamment en matière de sécurité. « Des analyses provenant de ces firmes ont évidemment montré que la présence de ces caméras sécurise le public et fait même baisser la criminalité locale de façon significative. Mais d’autres études, menées par des universitaires et des spécialistes de la criminalité urbaine, ont montré l’opposé : une exacerbation du sentiment d’insé-curité et de la délinquance. Nous disons simplement que les caméras peuvent fournir des indices lors d’investigations policières et aider à arrêter les coupables mais qu’elles n’empêcheront pas un crime de se perpétrer », ajoute-t-on à Liberty.
CONTRASTES. Si les caméras sont partout en Grande-Bretagne, leur influence sur la prévention de la délinquance est donc à fortement relativiser. Selon une étude du ministère bri-
tannique de l’Intérieur, elles n’auraient « aucun effet sur les atteintes et violences aux personnes ». D’après Privacy International, une autre association droitdel’hommiste installée à Londres, la Grande-Bretagne figure désormais parmi « les pires pays du monde développé », en terme de « protection de la vie privée ». On y constate aujourd’hui une « érosion » générale des libertés individuelles depuis les attentats du 11 septembre 2001. Parmi les cinquante États passés à la loupe par l’ONG, le Royaume-Uni joue « un rôle moteur » et se caractérise par un non-respect « pathologique » de l’intimité de ses concitoyens.
« La vidéosurveillance, le contrôle des moyens de communication et la collecte d’informations s’y multiplient plus rapidement que dans des pays comme Israël ou Singapour » pourtant champions en la matière.

Jean FLINKER


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