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En marge du sommet de l’EBS 2008 « Greening the Economy »

L’Europe malade de la compétitivité

Depuis que l’Union européenne a lancé le processus de Lisbonne, en mars 2000, visant à en faire l’"économie de la connaissance la plus compétitive au monde", l’obsession de la compétitivité s’est emparée de notre société. Un système de contrôle mutuel permanent s’est dès lors mis en place entre les pays membres pour faire en sorte que l’objectif soit atteint, par l’exécution des politiques établies à cette fin : augmenter la demande de travail pour faire baisser les salaires, démanteler progressivement le droit du travail en diminuant les protections sociales, mais aussi mettre en place un système d’enregistrement de toute découverte ou invention (brevet) pour booster l’"économie de la connaissance". D’un côté, on instaure plus de réglementation pour les droits de propriété intellectuelle, de l’autre on introduit plus de flexibilité pour la main-d’oeuvre. En d’autres termes, plus de protection pour les entreprises et moins pour les travailleurs.... ça ressemble étrangement aux souhaits du patronat !


Les entreprises avant tout

Cela fait environ deux décennies que l’UE, et par conséquent ses citoyens, sont soumis au bon vouloir des grands groupes industriels et financiers, qui influencent les institutions à leur gré afin de faire passer leurs intérêts en priorité, avant tout autre objectif. Depuis le sommet européen du printemps 2004, par exemple, les chefs d’état et de gouvernement de l’UE se sont mis d’accord pour que, désormais, l’impact de toute nouvelle loi sur les entreprises soit testé systématiquement, afin de s’assurer qu’elle ne leur soit pas nuisible.

Pour ce faire, une liste d’"obstacles à la compétitivité" a été établie ; elle inclut entre autres les lois qui réglementent les produits dangereux, celles contre les OGM et les restrictions imposées jusqu’à présent aux budgets militaires. Le protocole de Kyoto, par exemple, a été mentionné dans une lettre adressée l’année dernière par la Table ronde des industriels européens (ERT, European Round Table) aux chefs d’état et de gouvernement de l’UE avant le sommet de printemps comme exemple d’une politique qui ne tient pas compte des besoins de l’industrie et qui peut avoir des conséquences négatives sur la production (!).

Suivre l’exemple des USA

La législation REACH pour l’enregistrement des substances chimiques, visant notamment à réduire le risque lié aux produits cancérigènes, ainsi que le protocole de Kyoto même, qui s’impose pour éviter la catastrophe climatique et environnementale, sont remis en question par Business Europe, la confédération du patronat européen, et d’autres groupements industriels au nom de la compétitivité. Sans aucun égard pour la paix et pour la santé du consommateur, ces groupes demandent plus de fonds publics pour les armements et moins de réglementations sur l’industrie.

Selon ces pourfendeurs de la protection de l’environnement, la seule façon d’être compétitif vis-à-vis des Etats-Unis, qui ont des règles moins strictes en matière d’industrie chimique et qui n’ont pas ratifié le protocole de Kyoto, est de refuser comme eux les réglementations susceptibles de nous pénaliser du point de vue strictement économique, peu importe quels en seront les effets pour l’environnement et pour la santé. Il n’est pourtant pas si loin le sommet de juin 1998, lequel avait inauguré le processus de Cardiff, qui consistait à intégrer les objectifs environnementaux dans chaque politique européenne. La tendance s’est carrément renversée depuis que l’UE est atteinte de cette maladie obsessionnelle qu’est la compétitivité.

Chantage au chômage

En prétextant une réduction de leur compétitivité, les grandes entreprises se disent incapables de créer des emplois - elles justifient donc le chômage par le manque de compétitivité, dû selon elles à l’excès de réglementation. Elles en sont arrivées à exiger des pouvoirs publics, par le biais de leurs représentants, de meilleures conditions pour le business telles que de nouvelles réductions d’impôts ou des financements publics pour leurs programmes de R&D. Si l’Europe n’est pas compétitive, disent ces grands patrons, les investisseurs seront attirés par d’autres continents : l’Asie, par exemple, qui leur sert trop souvent d’épouvantail pour faire peur aux décideurs - quand ce n’est pas les décideurs qui s’en servent pour faire peur aux citoyens.

On oublie facilement que ce sont justement ces patrons qui sont à l’origine des délocalisations, et qu’ils préfèrent en général partager leurs profits, tout à fait princiers, avec les actionnaires plutôt que les utiliser pour embaucher. La peur du chômage, attribué au manque de compétitivité, n’est donc pas qu’un risque instrumentalisé, c’est selon toute évidence une menace, un chantage en bonne et due forme, auquel les gouvernements se rendent bon gré mal gré.

Marchands de peur

Au niveau de l’UE, des centaines de fédérations industrielles à Bruxelles se démènent pour conquérir les décideurs européens, qu’ils n’ont pas de mal à convaincre de défendre leurs intérêts en particulier et ceux du capital en général. Pour ne mentionner que quelques-uns de ces groupes industriels, BMW, Daimler (propriétaire de Mercedes) et Porsche occupent une place de choix dans l’Olympe du lobbying européen. Ils se sont associés dans une campagne pleine de fausses informations mettant en scène un scénario alarmiste de fermeture d’usines et de licenciements, visant à faire pression sur les décideurs européens pour saper les programmes de réduction des émissions de CO2.

ExxonMobil, pour prendre un autre exemple, finance secrètement des think tanks qui contestent le réchauffement climatique. Les grandes entreprises des technologies de l’information font un lobbying à outrance en faveur des droits de propriété intellectuelle et des brevets de logiciels. Elles contribuent de leur mieux à rendre l’économie de la connaissance plus compétitive, en se remplissant les poches au passage.

Eco-lavage de cerveaux

Mais les lobbies n’agissent pas seulement auprès des décideurs politiques des institutions européennes (sans oublier, bien sûr, les autorités nationales, qui ne sont pas étrangères à ce type de pratique obscure mais efficace) : nous sommes tous, en tant que consommateurs et citoyens, la cible des entreprises et de leurs groupes d’intérêt. Surfant sur la mode du développement durable, ces derniers s’emploient de plus en plus à donner une image éco-responsable à ces entreprises qui ne le sont pas, pour que l’opinion publique les associe à l’objectif de protection de l’environnement. A défaut de pouvoir - ou plutôt de vouloir - s’engager à respecter des règles environnementales, ce qui leur demanderait un certain effort de remise en question de leurs modes de production, ces industriels préfèrent investir dans le marketing, optant ainsi pour des solutions purement esthétiques : peu importe si l’on continue à polluer, l’essentiel est de faire croire à nos clients qu’on est « écolos ».

Ces pratiques sont tellement répandues qu’elles ont désormais un nom, écoblanchiment. C’est la réaction hypocrite des patrons d’entreprises polluantes à la prise de conscience générale des enjeux de l’environnement et du réchauffement climatique, la récupération de l’écologie par le capitalisme, la diffusion de fausses informations dans le but de donner une image de responsabilité écologique, toujours en parfaite contradiction avec la réalité - c’est bien sûr les entreprises les plus polluantes qui se targuent d’être des championnes du respect de l’environnement. Dans cette catégorie, une mention spéciale a été méritée par le Forum allemand pour l’énergie atomique, qui se fait passer pour le "protecteur du climat allemand" et qui montre les centrales nucléaires dans le cadre de beaux paysages naturels afin d’habituer l’opinion allemande à la pérennisation de ces centrales, en cachant les risques qui y sont associés.

Antidotes ou placebos ?

Des initiatives à différents niveaux s’opposent tant au lobbying débridé qu’à l’écoblanchiment. En France, par exemple, les ONG environnementales ont demandé la création d’un "Conseil Supérieur de la Publicité" pour renforcer le contrôle de l’Etat, les professionnels et les associations sur la pub et en prévenir les dérives. Par ailleurs, le commissaire Kallas a lancé l’Initiative européenne pour la transparence, afin que le Parlement européen puisse connaître l’objectif, le mandataire et le budget de chaque opération de lobby. Comme c’était prévisible, une campagne à haut niveau a été entamée par l’EPACA (association européenne des cabinets de conseil en affaires publiques) pour contrer les plans de ce commissaire.

Depuis qu’elles sont aux mains des groupes d’intérêt, les institutions européennes sont pratiquement acquises aux intérêts des multinationales et rien d’autre qu’une profonde réforme démocratique ne pourra les guérir de la fièvre de la compétitivité.

Flora Flamant


SPIP